Le Bulletin
de l'Alliance Française

n.7, août 2002
Sommaire
Áþëëåòåíü
Àëüÿíñ Ôðàíñåç

n.7, àâãóñò 2002
Îãëàâëåíèå
 Ãëàâíàÿ ñòðàíèöà  Êóðñû ôðàíöóçñêîãî ÿçûêà  Óðîâíè è ìåæäóíàðîäíûå ñòàíäàðòû  Áþëëåòåíü  Êîíòàêòû

          Le français branché

A la sueur de son front

Vladislav RJÉOUTSKI
ARGENT. La place qui revient à l’argent dans notre quotidien est reconnue de tout le monde. La preuve en est un vocabulaire époustouflant dont s’est doté le français familier et populaire pour parler d’argent.
La plupart des termes font appel à l’idée de la nourriture: l’argent c’est le blé, la galette, l’oseille, c’est le pain ou le bifteck qu’on gagne à la sueur de son front, comme on sait; c’est le fric (qui était autrefois quelque chose rappelant le fricassée, une sorte de ragout), c’est le pognon (qui vient du nom d’un pain rond dans la région lyonnaise, comme l’indique L. J. Calvet, et non pas de pognes (mains) avec lesquelles on en amasse) (cf notre êàïóñòà), c’est l’artiche (de «artichaut»). C’est aussi de la braise, peut-être parce que la braise fait bouillir la marmite, ou parce que l’or miroitant dans les rayons de soleil était souvent comparé à la braise? Et c’est aussi du pèze (quoique l’étymologie ne soit pas certaine, la vox populi est unanime: ça pèze, de l’argent, d’autant plus que, comme tout le monde le sait, l’or est un des métaux les plus lourds, mais ça pourrait venir par le Sud du peso, monnaie espagnole). L’argent, c’est aussi le flouze, mot d’origine arabe, et le carbure, le carburant servant de nourriture au moteur. Ou des sous auxquels on est obligé de penser. C’est aussi le grisbi relancé par le succès du roman d’Albert Simonin «Touchez pas au grisbi» (1953) et celui du film «Les tontons flingueurs» où un gangster bourré crie à une jeune fille voulant s’emparer de son butin: «Touche pas au grisbi, salope!»

On n’a pas épuisé les moyens expressifs du français, mais les autres termes étant d’un emploi plus limité, on épargnera la patience du lecteur.

Un Russe devrait être étonné de voir ce foisonnement de mots. De quoi nous autres, Russes, disposons-nous en effet? Áàáêè, øèøè, áàøëè, êàïóñòà, c’est tout ou à peu près. Décidément, comparées à la relative pauvreté de notre vocabulaire, les richesses lexicales du français dans ce domaine font penser que nous accordons bien moins d’attention à l’argent. Eh bien, à la bonne heure, s’il en est ainsi!

ECONOMIES. Où est-ce que vous mettez vos éconocroques, c’est-à-dire vos économies? Si vous êtes en France, bien sûr sous le matelas! On râcle aussi ses fonds de tiroir et on a son bas de laine. En Russie vous rappelez-vous où on garde sa çàíà÷êà ou ses ãðîøè? Dans une banque? Oui, â áàíêå, celle qui est en verre. Avant on en cachait dans des bas, â ÷óëêå, dans des chaussettes, â íîñêå et aussi dans un lieu plus énigmatique, â êóáûøêå. Il est curieux que tout comme chez nous le récipient prennne le sens de son contenu (êóáûøêà et ÷óëîê désignent aussi l’argent qu’on y cache), en français le matelas peut être bien plus cher qu’on ne le pense.

DEPENSER. Quand le vin est tiré, il faut le boire, quand le fric est gagné, il faut... le dépenser. Comment? On a le choix.

Vous pouvez bien sûr mettre du beurre dans les épinards, autrement dit vous gâter en ajoutant du surplus à votre «pain quotidien».

Le fric, vous pouvez en jeter par la fenêtre (cf áðîñàòü äåíüãè íà âåòåð), en claquer, en lâcher (cf ñïóñòèòü), en flamber (surtout au jeu, cf notre expression ïðîæèãàòü æèçíü), en croquer, voire en fusiller (oh, ça s’imagine parfaitement: une mitraillette à la main et les sous tombent raide morts, comme dans un western!).

Nous autres, Russes, avons certainement plus de talent pour en claquer (s’il faut du talent pour cela) que pour en gagner, de quoi témoigne un vocabulaire assez touffu (ñïóñòèòü, ïðîìîòàòü, ïðîôóêàòü, ïðîåôåðèòü, ïðîôèíòèòü, ïðîåñòü...).

Même si vous n’êtes pas très dépensier, il vous arrive quand même de payer: banquer, allonger ou casquer (cf âûëîæèòü). Si vous êtes radin, grippe-sous ou près de vos sous, dur à la détente, si vous en lâchez avec un élastique, bref si vous n’êtes pas très généreux (ñêóïåðäÿé, ñêóïèäîì, ñêîáàðü, æìîò), vos amis peuvent vous lancer: aboule ton fric (cf: «äàâàé, ãîíè!», «ðàñêîøåëèâàéñÿ!»).

PAYER TROP CHER. Si vous n’êtes pas bourré de fric ou plein aux as, et vous n’avez pas l’occasion d’avoir une chose ou un service gratis ou à l’oeil (cf íà õàëÿâó, çàäàðìà), chaque dépense élevée vous fait prendre un coup de fusil, vous vous plaignez certainement de vous être fait arnaquer: «je me suis fait avoir» (ce qui correspond grosso modo à «ìåíÿ ïîèìåëè»), «je me suis fait estamper», «je me suis fait rouler» (cf ïðîêàòèëè ou encore îáúåõàëè (íà õðîìîé êîáûëå)). Les Russes, forts de leur expérience, ont dans ce domaine assez de moyens expressifs: íàäóëè, îïóñòèëè, òðÿõíóëè, ñäåëàëè, íàãðåëè, îáîáðàëè êàê ëèïêó, îáóëè...

Dans le français branché la plupart des mots de «dépouillement» empruntent à l’idée de... lessive. On dit ainsi: je me suis fait lessiver, éponger, essorer, rincer, repasser, toujours avec le sens de «se faire taper», dépouiller», ce qu’on rapprocherait de quelques termes russes: îá÷èñòèòü ou ïî÷èñòèòü, peut-être encore de ïðèæàòü (mais pas îòæàòü, essorer), tandis qu’avec un peu plus d’imagination on pourrait avoir tout une série synonymique: ìåíÿ ïðîñòèðíóëè, ïðîïîëîñêàëè, îòæàëè, ïðîãëàäèëè... L. J. Calvet nous explique ce qui a donné naissance à cette série de mots. Il se trouve que «voleur» se disait autrefois «fourbe» (et le mot est encore compris), tandis que «fourbir» n’est autre chose que... «nettoyer». C’est simple comme bonjour!

PAUVRETE n’est pas vice, disent d’aucuns. D’autres rajoutent: mais une grande cochonnerie. Vous avez trop flambé, vous vous êtes laissé lessiver, ou peut être que vous ne gagnez pas assez votre croûte, c’est la misère: vous êtes à sec (en russe on dit aussi dans ce sens, quoique très rarement, ñóõîé, on le rapprocherait plutôt de íà ìåëè1 ), fauché, dans la dèche, dans la purée, dans le pétrin, dans la mouise etc.

Etre dans la mouise veut dire littéralement être dans la merde (donc proche de notre áûòü â (ãëóáîêîé) çàäíèöå).

Quand on est fauché, on n’a pas un sou, pas un rond, pas un radis, un rotin, un flèche (cf íè ãðîøà (ëîìàíîãî), íè øèøà). Bref, ôèíàíñû ïîþò ðîìàíñû.

EMPRUNTER. Maintenant qu’on a tout claqué, le temps est venu d’emprunter du fric. La phrase-type est «t’as pas cent balles?» (cent francs). Si vous avez fléchi aux implorations de votre ami et lui prêtez de l’argent, on vous a tapé, de cent balles exactement. Si vous vous laissez taper facilement, vous devenez un pigeon facile à pigeonner (c’est rigolo lorsqu’on y pense: à le traduire mot à mot on obtient des tours amusants «ãîëóáü», «îáãîëóáèòü»).

COMPTER L’ARGENT. Les francs se disent aussi balles et on en compte, naturellement: dix, cinquante, cent balles (mais ne dites pas: «trente quatre balles» ou «dix-huit balles»). Comment par euphonie ne pas le rapprocher des áàáêè ou encore du mot tombé un peu dans l’oubli áàøëè. Mais le mot qui serait plus proche, par son emploi, de áàáêè est tout autre: c’est la thune qui peut s’employer au singulier mais est préférable au pluriel. Pourtant les thunes ne se comptent pas: on dit «un paquet de thunes», mais on ne dit pas «dix thunes», tout comme on ne dit pas: «äåñÿòü áàáîê». Un billet de banque s’appelle un bifton ou encore un fafiot.

Quant aux «unités de mesure», les voici:

÷èðèê, ÷åðâîíåö = 10 = un sac
ïîëòèííèê = 50 = cinq sacs
ñòîëüíèê = 100 = dix sacs
øòóêà, òîííà = 1000 = un raide
äåñÿòü òîíí = 10 000 = une brique, un bâton (une patate, une plaque, une unité)

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