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ARGOT, L’ENFANT TERRIBLE DE LA LANGUE FRANCAISE

Ê.Â.Øåâÿêîâ
Pour un baudet fauché deux malfrats castagnaient.
L’un voulait le conserver, l’aut’ voulait le larguer.
Alors, pendant qu’les j’tons et les pralines pleuvaient
Et qu’y fermaient leur garde pour éviter d’morfler,
Se pointe un troisième gus, une espèce d’endauffé,
Qui engourdit l’bestiau et se casse en loucedé.
Remarquez, c’est du kif quand deux pat’lins satanent,
Sauf qu’au lieu du baudet si font du rébecca
C’est quequ’fois pour un bled au mitan d’la savane
Ou une frontière merdique paumée dans l’Sahara.
Et quand y sont crevés d’avoir bien bastonné,
Arrive un médiateur qui leur monte un turbin,
Leur explique qu’y sont caves de s’etre bigorné
Et leur sucre leur bled comme on fauche un bourrin.

Alors, chers amis, avez-vous reconnu la fable? Mais si, je vous assure, vous la connaissez très bien depuis votre enfance. Pas vraiment? C’est “Les voleurs et l’ane” que Jo Tanghe a retranscrite dans la “langue verte” (plus connue sous le nom d’argot) et qui est donc devenue “Les malfrats et la bourrique”. Ca y est maintenant? Vous dites que c’est une exagération? D’une part, vous avez raison – le Français Qui Se Cause étant un cours intensif, il ne nous faut que des supports très évocateurs, comme celui-ci. Par contre, ça ne veut pas dire que ce n’est pas du français ou qu’on ne parle plus comme ça. Voici un exemple historique :

“Dès que j’aurai de la caillasse je prendrai un zinc pour venir dans ton bled.”

Une de mes étudiantes a les yeux tout ronds de surprise. Elle explique : “C’était dans un mel d’un copain… je pige que dalle à ce qu’il m’écrit, là…”

Et ce n’est pas étonnant. Meme quand on est français (à la condition, dans ce cas, qu’on ne soit pas délinquant) l’argot présente souvent quelques difficultés de compréhension. Et quand on est étranger, des problèmes sont garantis! Pourquoi? Non sans avoir conscience de simplifier un peu trop les choses, j’énonce pour mes étudiants cette affirmation :“L’argot, c’est une langue codifiée.”

A l’origine c’était le vocabulaire très protégé (à tel point que certaines Ballades de François Villon écrites en argot nous restent toujours indéchiffrables) du Milieu. Il s’agit évidemment du milieu criminel. Malgré des efforts considérables effectués dans ce domaine par les auteurs des dicos de la langue verte, notamment Alphonse Boudard, Charles Bernet, Dontcho Dontchev, Pierre Rézeau, Pierre Merle et d’autres, qui ont fait tout pour faciliter nos relations avec l’argot, ce dernier reste un sujet bien loin d’etre épuisé, attirant d’autant plus qu’énigmatique (les mobiles essentiels de l’argot sont le secret et la dissimulation).

Tout en me rendant compte de la difficulté du sujet traité, je me suis décidé à faire un léger aperçu sur le phénomène de l’argot, qui ne prétend pas du tout à etre exhaustif ; ma seule ambition est de vous donner, nos chers étudiants, une idée de ce qu’est l’argot, de ce que c’était au départ et de ce qu’il nous en reste aujourd’hui.

Et, comme d’habitude, on va commencer par l’historique du phénomène. Si vous voulez bien suivre quelques grands jalons de la vie de l’argot faits par Danièle Dumarest et Marie-Hélène Morsel dans leur Chemin des mots, les voici :

XV siècle

Naissance officielle de l’argot : procès des Corbillards.

Cette bande de voleurs est arretée puis jugée à Dijon ; certains membres de la bande livrent leur jargon ; c’est le premier lexique d’argot attesté. Il permettra de comprendre quelques ballades de Villon et de mettre ainsi en évidence ses rapports avec les voleurs.

A cette époque et pour très longtemps encore, jusqu’au XIX-ème siècle, on a d’un coté, l’argot, langue des voleurs, et d’un autre coté, le français populaire parlé par la majorité des gens qui ignorent tout de l’argot.

XIX siècle

Plusieurs causes se conjuguent pour que l’argot, langue secrète, pénètre le français populaire. L’intéret des linguistes pour l’argot se manifeste sous la forme d’ouvrages, car comme les Coquillards, d’autres bandes livrent leur langage. Le célèbre François Vidocq, chef de la sureté de Paris et ancien bagnard, contribue à la connassance de l’argot ; il publie ses Mémoires en 1828 et Les Voleurs en 1836, qui deviendront des succès populaires.


La mode de l’argot est lancée et tous les plus grands auteurs, Hugo, Balzac, Eugène Sue y trouvent de l’inspiration. Vidocq a été d’ailleurs le modèle de Balzac pour le personnage de Vautrin dans Splendeurs et misères des courtisanes.

Le baron Haussman, préfet de la Seine en 1853, décide de faire de Paris une ville sure et moderne ; il entreprend de grands travaux de rénovation ; il fait éclater les fortifications, détruire les ruelles ou vivait la pègre : les voleurs ne peuvent plus vivre ensemble et se dispersent dans la ville. Le truand qui pratique aussi la langue populaire courante tend à mélanger de plus en plus son argot à celui du peuple. C’est la naissance de l’argot parisien. On assiste alors à la constitution d’un prolétariat urbain et au mélange, à l’interpénétration de l’argot et du français populaire.

XX siècle

La grande guerre provoque de grands brassages de populations qui souffrent dans les tranchées et les différentes langues se mélangent. C’est à cette époque que naissent le bled (pays d’origine ; compatriote),la pétoche (peur). Dans la seconde moitié du XX-ème siècle,les demolitions et reconstructions changent à nouveau la physionomie de Paris. L’arrivée massive d’une nouvelle forme de criminalité bouleverse l’ordre établi. Il s’agit de l’apparition sur une très grande échelle du trafic de drogue avec tous ses petits intermédiaires.

Alors, comme vous pouvez le constater, l’argot “classique”, celui qui remonte à l’époque des bagnards et des bandes de truands, celui des grands caids, se porte plutot bien. Etant optimiste, on ne doute pas un seul instant qu’un jour le Mal soit battu par le Bien. Mais en attendant que cela se produise, le Mal doit s’exprimer, n’est-ce pas? Il lui faut une langue secrète, incompréhensible aux non-initiés, et cette langue, c’est bien l’argot.

Tout comme la langue française en général, l’argot est un organisme vivant et il constitue un système ouvert aux changements : il y a des mots qui meurent, ceux qui apparaissent et prennent leur place, ceux qui restent, mais changent de sens. Ca bouge, quoi… Mais vous pouvez avoir une seule certitude : tant qu’il y aura la délinquance, il y aura l’argot, cet enfant terrible de la langue française. Ca ne vaut pas la peine d’aller en prison pour en prendre un cours, il serait beaucoup plus facile de choisir une banlieue parisienne dont la population est bien souvent en état de conflit avec les forces de l’ordre.

Mais n’oublions pas que l’argot n’est pas seulement la langue de la criminalité. Selon la définition du Robert, C’est “un ensemble oral de mots non techniques qui plaisent à un groupe professionnel ou social”. En le considérant sous cet angle, il nous faut remonter de nouveau à l’époque du Moyen Age. Les villes françaises s’agrandissent et il y a plein de métiers qui apparaissent. Les petits artisans privilégient le principe de communauté : les menuisiers, les toliers, les forgerons, ils tiennent tous à avoir leur propre langage pour ne pas trahir les secrets de leur métier et pour garder leur originalité professionnelle. Il s’agit donc des jargons professionnels qui existent, bien sur, depuis la Nuit des Temps, mais dont la naissance officielle ne date que de l’époque du Moyen Age, celle de l’épanouissement du commerce et de l’essor de l’artisanat.

En dressant un bilan intermédiaire, je vous ferais remarquer que nous avons déjà noté deux sens du terme “argot”. Et pourtant, ce dernier n’est pas épuisé, puisqu’on n’a pas encore parlé des jargons sociaux mentionnés dans la définition du Robert. En tant qu’exemple je vous suggère de prendre la jeunesse.

En mai 1968 la jeunesse se libère et libère son langage. De nouveaux mots surgissent, ils viennent souvent du vocabulaire de la drogue dont l’usage est popularisé par les mouvements hippies non-violents et certains groupes de musique : un joint (cigarette de marijuana), flipper (etre déprimé, avoir peur), se shooter (se piquer à l’héroine, puis prendre n’importe quel dopant), s’éclater (éprouver un violent plaisir) etc.

Peu à peu, la jeunesse devient une nouvelle valeur, la publicité répand cette idée par tous les médias. Dès lors, si on veut rester jeune, il faut “parler jeune”. C’est là que Renaud Séchan relance la mode du verlan (ancien code voyou qui consiste à inverser l’ordre des syllables d’un mot afin de le rendre incompréhensible : métro – tromé, femme – meuf, mère – reum, monnaie – némo, flic – keufli ou keuf etc) avec sa mythique “Laisse béton”. Les phrases du genre “jéai képi la némo à ma reum” commencent à tracasser les parents qui dorénavant se sentent isolés de ce qui se passe et de ce qui se dit dans la vie de leurs enfants. Pour eux, le seul moyen de rester dans le coup – c’est d’acheter un des plusieurs “guides de la génération verlan”. Sinon, c’est la cata!

C’est aussi l’époque de l’éclosion du rac (le raccourci), qui avait déjà existé, mais qui est maintenant mené à l’absurde ; on n’a plus de scrupules, n’importe quel mot peut etre modifié (“troncation” en linguistique, ce procédé est appelé en médecine “amputation” : on retranche une partie du corps, généralement à cause de la gangrène). Alors tout est tronqué : l’actualité – l’actu, populaire – popu, le Nouvel Observateur – le Nouvel Obs, la Libération – la Libé etc.

Ce qui est nouveau, ce n’est pas que les jeunes créent des mots nouveaux, c’est l’appropriation du langage des jeunes par les autres générations ; de plus, cette appropriation stimule en retour la créativité des jeunes qui chercher à se démarquer (le verlan du verlan).

La créativité lexicale n’est d’ailleurs plus le fait des seuls jeunes : les publicitaires fabriquent des slogans repris par tous ; les bons mots des hommes politiques et des chanteurs, les inventions d’un scénariste de cinéma (Les ripoux de Claude Zidi), les trouvailles de la dessinatrice Claire Brétecher contribuent à esquisser une nouvelle langue. Pour une certaine partie de la population, sans distinction de classe ni de profession, il s’agit d’etre branché, c’est-à-dire en prise directe avec tout ce qui fait l’actualité politique, économique, culturelle, d’etre au courant de tout ce qui se passe.

En parlant du français branché, on retrouve probablement le dernier sens du terme “argot”: argot moderne qui est un phénomène bien à part. A la différence de l’argot criminel et des jargons professionnels, celui-là a franchi les cadres d’un groupe social et, aussi bizarre que cela puisse paraitre, sert à unifier les Français au lieu de les séparer ( ce qui a toujours été un trait caractéristique de l’argot). Car pour ne pas etre craignos, il faut se brancher!

Nous fondant sur ce qui a été écrit, récapitulons :

le mot “argot” dans le français d’aujourd’hui a plusieurs sens. Dans un premier temps, “argot” veut dire “langue des malfaiteurs”. C’est le sens courant. Dans un deuxième temps “argot” est “la langue d’un groupe professionnel ou social”. C’est le sens linguistique. Finalement, l’argot moderne, c’est l’ensemble de procédés stylistiques propres au langage familier qui est bien différent du français conventionnel, mais qui constitue le vrai français parlé. Si vous souhaitez en faire plus ample connaissance, venez vous inscrire au cours du Français Qui Se Cause.

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